Conservation matérielle / préservation numérique : combien ça coûte ?

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Je ne suis pas une spécialiste de l’archivage électronique.

Je n’y connais rien à la préservation numérique.

Pendant mes années aux Archives nationales, lors des visites guidées (le seul cas où je devais faire semblant de savoir des choses sur le sujet), à la question systématique « Mais pourquoi vous ne numérisez pas tout ça ? », je répondais invariablement qu’il était beaucoup moins cher de conserver le papier que le numérique (entre autres arguments sans doute beaucoup plus valables, à base de validité juridique, de faisabilité matérielle, etc.).

Eh bien j’avais peut-être tort…?

Balance

Lequel est le plus lourd, un kilo de livre papier ou un kilo de livre numérisé ? CC-BY Bruce Turner, source Flickr

Je viens de tomber sur ce passionnant article intitulé « Physical Conservation vs Digital Preservation – a cost comparison » qui a eu l’intérêt, outre de me faire réviser mon anglais ce qui me sera très utile la prochaine fois que j’irai faire les soldes à Londres, de me faire quelque peu réfléchir sur la question.

Petit aparté à l’attention des archivistes. L’ensemble de ces réflexions n’est évidemment pas transposable aux documents d’archives, documents uniques et à valeur administrative et juridique intrinsèque, il s’agit avant tout de la préservation des livres numérisés.  Mais il me semble qu’il y a des choses à prendre tout de même…

Bon, donc voilà, vous irez lire cet article tous seuls comme des grands, vous aussi vous maîtrisez l’anglais à force de faire des virées soldes/bière/concerts à Londres. Mais je voulais quand même souligner les passages qui m’ont semblé les plus importants, alors je vous en propose une traduction, qui vaut ce qu’elle vaut c’est-à-dire pas grand-chose…

La découverte centrale, c’est que la numérisation d’une collection de monographies avec destruction des originaux est la méthode la plus intéressante financièrement de la préserver de façon pérenne, bien que l’investissement initial soit infiniment plus coûteux que celui de la conservation matérielle.

La numérisation avec destruction des originaux, c’est tout simplement la numérisation de documents dont les originaux sont éliminés après l’opération (NDLA Ah bon, on ne s’en serait jamais doutés). Cela a un effet important sur le coût parce que :

a) On peut numériser les documents plus facilement, avec un scanner à plat, plutôt que de devoir mettre en œuvre une méthode coûteuse et chronophage de numérisation avec un banc de numérisation vertical.

b) On n’a à supporter que le coût du stockage des copies numériques, plutôt que de supporter en plus celui de la conservation matérielle des livres sur leurs étagères.

[…]

Au bout de 50 ans, il devient plus cher de conserver les exemplaires papier que les exemplaires numériques, même en tenant compte de l’énorme différence d’investissement initial. C’est pourquoi, pour des monographiques sans valeur intrinsèque, c’est une meilleure stratégie sur le long terme de les numériser puis d’éliminer l’exemplaire papier.

Preservation graph

Le bleu tout en bas qui grimpe, qui grimpe, qui grimpe, c'est la conservation papier... (Étude comparative des coûts de conservation des documents papier/numériques. Source LifeShare Project, http://www.leeds.ac.uk/library/projects/lifeshare/casestudy4.html)

Pour en savoir plus :

– l’article synthétique, c’est

– l’étude de cas complète, c’est ici, pour les plus gourmands

Equilibre

Finalement, l'important, c'est de maintenir l'équilibre... CC-BY-NC Darkr, source Flickr.

"

  1. Honnêtement c’est une question très délicate et la réponse n’est pas du tout simple. On entend beaucoup de choses contradictoires autour de la conservation du numérique (et du stockage). C’est dans l’air du temps et forcément on entend partout « numériserz, numérisez, c’est moins cher que de conserver du papier » … Je ne suis pas si sûre que numériser soit moins cher, mais je n’ai aucune certitude non plus.
    Le problème principal c’est qu’on oublie que numériser n’est pas simplement une question de « gain de place ». Numériser, quel que soit le type de document (à valeur juridique et/ou patrimoniale plus ou moins forte, peu importe), implique une gestion, une organisation plus complexe et la mise en place de dispositifs pour gérer et conserver les documents numériques dans le temps, sur le long terme (y compris quand ce ne sont pas des archives à forte valeur juridique et/ou patrimoniale). Quand je vois tous les projets de numérisation autour de moi qui n’ont pas été bien pensés je me pose des questions, la plupart des organismes qui numérisent le font d’abord pour le « gain de place » et donc ils ne se posent aucune autre question… ils découvrent en plein milieu des projets qu’il aurait fallu penser à la gestion et à la conservation…
    J’ai lu aussi ce document dont tu parles et je reste quand même méfiante et dubitative …
    Certes, une fois qu’il y a eu un investissement réel, en termes d’infrastructure et surtout de formation, il y a un gain mais encore faut-il pouvoir le mesurer…

  2. Il y a quand même une question à laquelle l’étude de cas ne semble pas répondre, c’est le coût de la maintenance à long terme des copies numérisées. Car celle-ci ne présenteront pas l’avantage du bon vieux microfilm qui, quand il a été produit puis conservé dans les règles, est toujours lisibles au bout de plusieurs décennies. Tandis que les fichiers numériques, il faudra très régulièrement les faire migrer sur d’autres supports et d’autres systèmes, ce qui aura aussi un coût. Je n’ai pas l’impression que cette variable ait été prise en compte par les auteurs de l’étude (à moins que mon anglais soit vraiment nul et pourtant moi aussi j’ai déjà pris l’Eurostar pour faire les soldes !)
    A part ça, toute cette discussion ne peut que rappeller aux gens de ma génération (et des précédentes encore plus…) les faux espoirs mis dans le microfilmage dit « de substitution ». J’ai moi aussi eu droit, jadis (fin des années 80, eh oui), à des questions comme celles que vous avez entendues en faisant visiter les AN, sauf que « microfilmer » était employé à la place de « numériser ». L’argument du coût était d’ailleurs celui que j’utilisais pour prouver que ce n’était pas la bonne solution et je parlais surtout du coût de la main d’oeuvre nécessaire aux travaux préalables à la prise de vues. C’est d’ailleurs à mon sens à ce stade du processus que se situe la vraie divergence entre documents d’archives et imprimés, toutes considérations juridiques mises à part : on peut automatiser la numérisation d’un livre puisque toutes les pages ont les mêmes caractéristiques et peuvent être tournées par une machine, alors que le contenu d’un dossier impose l’intervention d’un être humain, qui plus est doté d’un certain savoir-faire et d’une certaine culture.

  3. Bonsoir,
    La lecture de ton post a fait écho, dans ma tête d’archiviste, avec le chapitre V du livre de Robert Darnton, « mort du livre ou mort du papier. Où le lecteur comprend, à la suite de l’historien, mais un peu tard, que le papier n’est pas entièrement remplaçable par le numérique »
    Il y est question d’originaux, de microfilms, de numérisation, de destruction des originaux pour des questions de rationalisation d’espace et de réduction des coûts. Darnton y fait la critique de « Double Fold : librairies and the assaut on paper », un ouvrage de N. Baker
    Céline

  4. Désolé de réagir aussi tard… Malgré le peu de temps, je voulais vraiment réagir à cet article qui est un désastre absolu et pourrait avoir des conséquences très graves.

    Je souscris complètement aux doutes de Lourdes. Les auteurs de cet article n’ont absolument aucune idée de la difficulté que représente la conservation du document numérique sur le long terme. Répétons-le encore une fois, la conservation ne se limite pas aux problématiques de stockage !!! Ce serait trop simple (cf. pour un début de réponse le billet http://www.lespetitescases.net/quelques-considerations-sur-la-notion-de-collection sur les petites cases)

    J’invite les professionnels de la conservation à combattre ces discours simplistes qui pourraient séduire les tutelles en recherche d’économies, car cet étude oublie de très nombreux pans de la conservation du document numérique et nous ne disposons pas suffisamment de recul pour évaluer les impacts économiques d’un tel dispositif.

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